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6 mars 2016 7 06 /03 /mars /2016 18:23
Escale à Naples

Eh ! Patrick ! Eh ! François ! Vous ne savez pas ce que je viens d’apprendre ? lança Jean en pénétrant dans le poste à matelots. Nous allons à Naples ! Oui ! A Naples ! Vous parlez d’une veine, nous qui désespérions de ne plus y remettre les pieds !

Cette nouvelle fit l’effet d’une bombe, au moment où, las d’une partie de cartes trop prolongée, Patrick et François s’apprêtaient à rejoindre leurs couchettes.

Naples !… Naples lointaine, inoubliée …

Jean était vraiment unique ! Voilà qu’il abordait de vieux souvenirs avec le sourire, et lui, François, savait que tout à l’heure, en attendant le départ pour ce port, dans l’obscurité naissante du poste, bercé par les vibrations de l’hélice, sa pensée allait devancer son navire. Lentement, mais sûrement, des images lointaines allaient surgir de sa mémoire, sortir de leur linceul de cendres…

C’était en 1945, leur première escale à Naples. Ils avaient tous trois dix ans de moins. Jean et Patrick en quête d’aventures, avaient entraîné François dans un de ces quartiers populeux grouillant de gosses dépenaillés qui vous offrent en échange de cigarettes et de chewing - gum de bonnes adresses… Dans la maison qui les reçut, il manquait une fille pour François. On partit en chercher une.

C’est alors que le miracle s’était produit. Elle avait un nom : ANNA.

Elle n’était pas celle que l’on attendait. On le vit tout de suite à la mine déconfite d’Angela et de Rosa qui ne cachèrent pas leur désappointement. Non ! Cet adorable petit corps de seize ans, avec cette figure ronde et lumineuse, ses yeux verts immenses, et ses longs cheveux de nuit n’était pas la fille qu’on destinait à François. Mais dès qu’il la vit, s’installa en lui une étrange certitude. Il avait déjà vu ces yeux au regard si tendre, il avait déjà vu ces lèvres, ces cheveux d’un teint éclatant, quelque part. Mais où ?...

Etait-ce cette petite sirène de légende à matelots qu’il avait si souvent invitée dans ses rêves ? Et puis elle parla, et il devint amoureux de sa voix douce et caressante. Il n’avait pas été sans remarquer que les dernières paroles d’Angela avaient attristé la petite jeune fille. Timidement, celle-ci, les larmes aux yeux, s’excusa et sortit. Il la suivit. Lorsqu’il fut à ses côtés, elle ne parut pas surprise de le voir cheminer sans parler.

Silencieuse, les larmes coulaient sur ses joues. François murmura :

_ Je ne sais pas ce qu’ bien pu vous dire Angéla pour vus faire pleurer, mais tout cœur je suis avec vous. Savez- vous que vous avez un joli prénom, Anna ?

Elle s’arrêta, plongeant un doux regard dans le sien, ce regard qu’il savait si plein de tendresse.

_ Vous êtes gentil, et je vous remercie d’être venu à ma rencontre, mais il ne fallait pas quitter vos amis. Ma sœur ne peut pas venir cette nuit, ma mère est malade. Demain peut- être, si vous êtes encore là.

_ Voulez- vous me conduire chez votre mère ? Je serais heureux de lui rendre visite. Je suis sûre que c’est une brave femme.

Son apparition chez Anna bouleversa, certes les habitudes de la famille Margioné où Manuella, sa sœur, poussant à l’extrême l’esprit d’hospitalité, fit asseoir le jeune homme à leur table.

Elles appartenaient à l’une de ces nombreuses familles éprouvées par la guerre.

Après la mort du chef, tué en Lybie, maman Margioné se trouva avec ses deux jeunes filles, en proie à toutes les luttes de la vie. Sans se décourager, elle avait trouvé, non sans peine, des travaux de couture qui lui permettaient de franchir des caps difficiles. Seule Manuella qui avait dix-neuf ans, commença à sortir avec d’autres filles qui avaient la réputation d’être malhonnêtes. Et n’avait pas tardé à devenir l’une de ces dépravées de Naples qui vendaient leur amour à toutes les armées alliées stationnées dans la ville.

Manuella cette nuit- là fut très aimable avec lui ; aussi lorsque tard, très tard, il prit congé des Margioné, il se disait qu’après tout, elle n’était peut-être pas aussi mauvaise qu’on voulait bien le dire. Le regard qu’elle lui avait adressé avait un je ne sais quoi qui attire et arrête la pensée.

Chose curieuse, lui qui le trouvait pétillant de malice, ce regard maintenant l’émouvait.

Elle lui avait dit « au revoir » tandis qu’Anna et lui faisaient quelques pas au- dehors. Et il avait compris avec cet au-revoir qu’il l’avait conquise, et qu’elle ne pouvait adopter avec lui, cette attitude qui charmait sans aucun doute tant et tant d’autres garçons.

Bien vite il oubliait Manuella. Anna était là, et c’était elle qu’il aimait. Ils marchaient en silence à nouveau dans la rue baignée de quelques néons. Ni l’un, ni l’autre ne ressentaient le besoin de parler. Tout l’amour de cette jeune fille était dans son regard. Il était d’une émouvante tendresse.

Décrire ce que furent les jours qui suivirent serait impossible : il faudrait un livre énorme, aux pages dotées, qui contiendrait à lui seul, de petits choses insignifiantes pour un lecteur, et qui dans le cœur de François avaient chacune leur importance, leur valeur, leur beauté.

Un jour d’un geste enfantin, Anna lui avait serré la main. Et lui en avait profité pour l’attirer à lui et la serrer dans ses bras. La rue était devant eux et les menait au port. Et au port il y a tant de petits coins tranquilles, sur les quais…

Ils étaient après l’amour étendus côte à côte, les yeux perdus dans l’immensité criblée d’étoiles. Il fumait une cigarette, caressant de la main ses cheveux. Il pensait que quoi qu’il puisse arriver après ce moment- là, il ne le regratterait pas, car les heures merveilleuses qu’il vivait, il les devait à cette adorable petite napolitaine que le hasard avait placée sur sa route. Il était heureux.

Mais Anna, elle, tourna la tête, pas assez vite pour lui cacher les larmes qui inondaient ses jolis yeux. Alors seulement une grande lassitude l’envahit. Il se pencha vers elle :

_ Anna, regarde- moi, là, dans les yeux… Ne détourne pas la tête. Me croirais- tu si je te disais que je t’aime de toutes mes forces, de toute mon âme ?

_ Je crois en toi, murmura Anna, parce- que moi aussi je t’aime. Ce qui est arrivé était un risque à courir, voilà tout… N’en parlons plus. Je ne le regrette pas… Il est tard, je dois rentrer.

Le jour du départ arriva. François quitta le bord assez tôt pour passer avec Anna les quelques heures qui lui restaient. Leur tristesse ne tarda pas à se dissiper, lorsque, la prenant par la main, il l’entraîna vers le petit promontoire, où, étincelant de lumières, trônait Santa- Lucia. Il y avait longtemps qu’il caressait le secret espoir d’amener Anna dans ce lieu. Un orchestre jouait « O sole Mio» et il songea à cette chanson qui allait désormais être pour lui étroitement liée au souvenir d’Anna ! Il la regarda heureux enfin de voir briller ses yeux, et une bouffée de tendresse envahit son cœur tandis qu’ils s’asseyaient dans un coin solitaire où, un garçon s’avança, un plateau bien garni à la main. Timidement Anna lui glissa à l’oreille :

_ François, tu n’aurais pas dû me conduire ici… C’est trop chic.

_ Anna, vivons l’heure présente. Ce soir je veux te voir dans ce décor. Il est digne de toi.

Oh, oui ! Il se souviendrait longtemps de cette nuit à Santa Lucia. Les yeux d’Anna n’avaient jamais cessé de briller de joie.

Peu après avoir quitté ce lieu témoin de tant de promesses, de tant de souvenirs, ils se disaient adieu. Elle lui avait dit :

_ Tu m’oublieras… Les marins oublient toujours les filles qu’ils ont connues dans les ports…

Et lui avait l’impression à ce moment-là, que dans tous les ports du monde, la même scène, à cette minute, se déroulait.

Lorsqu’il ferma les yeux, Anna avait peut-être pensé qu’il était comme les autres, comme beaucoup d’autres. Lui seul savait qu’il ne pourrait pas l’oublier, car elle était son rayon de soleil, qu’il l’avait aimée du jour où elle était entrée dans sa vie, dans cette maison d’Angela et de Rosa, vibrante et colorée pour ses copains, triste et désespérante pour lui.

Il ne pourrait l’oublier, mais il lui avait seulement dit :

_ Oh, Anna, combien je suis triste à l’idée de mon départ, combien les jours, les nuits vont sembler interminables sans ton amour…

Déjà Anna s’éloignait. Les poings serrés, il la regardait s’estomper au loin, pauvre petite silhouette ballotée par l’ouragan de la vie…

Il ne savait comment il était rentré à bord cette nuit-là, en suivant des rues inconnues, et lorsqu’il finit par retrouver son chemin, franchissant la coupée à la hâte, il se jetait sur sa couchette, pour laisser libre cours à son chagrin. Par le hublot, il pouvait encore voir Naples avec toutes ses lumières et il se disait que chacune de ces lumières était une vie. La lune émergeant par moment des nuages errants éblouissait les cargos ancrés dans la rade et qui ressemblaient à des fantômes endormis. Dans le silence de la nuit la voix d’Anna le hantait :

« Tu m’oublieras… Les marins oublient toujours les filles qu’ils ont connues dans les ports… »

Cette voix ne cessa pas de l’habiter pendant que le navire arrivait au port qu’il avait quitté dix ans auparavant. L’ancre qui descend, le craquement des chaînes, le navire qui vibre comme une énorme contrebasse… Et le rythme fiévreux de Naples, peu après, le reprenait dans le tourbillon pendant la demi-heure qu’il passait à retrouver les lieux où il avait connu Anna. Patrick et Jean n’étaient plus avec lui. C’était un pélerinage qu’il faisait. Naples n’avait pas changé.

Il y avait toujours, comme jadis, ces petits vagabonds qui accostaient les marins et qui les inondaient de paroles en anglais et en italien, les invitant à les suivre pour quelque aventure contre cigarette et chewin-gum.

Il allait les éviter car cette image l’attristait, lorsque tout à coup quelque chose se brisa en lui…

Non ! Ce n’était pas possible… Cette bouche, ces yeux verts, ces cheveux de nuit… Il les avait vus quelque part… Cet enfant- là devant lui, et qui ressemblait à Anna, et qui lui ressemblait aussi !

_ Dis- moi mon petit, comment t’appelles-tu ?

_ François. Je vous prenais pour un américain. J’allais vous demander du chewing- gum !

_ François ?, il le regardait, les yeux exorbités.

_ Comment s’appelle ta maman ?

_ Je n’ai pas de maman.

_ Comment, tu n’as pas de maman ? Où habites- tu ?

_ Chez tante Manuella.

Il leva les yeux au ciel et les ferma sur des larmes trop amères qui les inondaient… Il recula d’un pas, le contempla un instant, les yeux humides, puis il le serra, il le serra de toutes ses forces sur son cœur.

_ Mon fils !

Vous qui venez maintenant à Naples, marins des longs courriers, ne manquez pas avant de vous engager dans une de ces petites ruelles pavoisées de linge et de paniers d’osier, qui sentent bon l’huile d’olive et l’oranger, ne manquez pas de prendre l’autobus, qui un peu plus loin, dans la ville, vous mènera jusqu’à mon cœur. Vous retrouverez François, fidèle à son serment, tenant par la main un petit garçon de dix ans.

Lorsque vous aurez vu, caché par des cyprès géants, la pierre froide où son amour repose, vous comprendrez pourquoi il n’habite plus cet univers qui est le vôtre ; pourquoi les hautes mâtures des silhouettes de vos cargos lui sont désormais indifférentes.

Vous aurez compris quand vous aurez poussé de la main les fleurs qui recouvrent cette dalle et que vous aurez lu, en lettres d’or :

« Cette bouche que j’ai tant aimée et que je voudrais sentir sur la mienne, si lasse, sur mes yeux aux paupières si lourdes. »

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Published by Joseph Amoros - dans NOUVELLES
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commentaires

Nicole 12/03/2016 14:13

Très belle nouvelle, tu pourrais écrire des romans papa chéri, je suis sûre que tu aurais beaucoup de lectrices !!

Claire 11/03/2016 22:18

Tres beau récit, encore une belle escale à Naples mon pépé chéri. Merci de l'avoir partagé avec nous. Je t'embrasse fort

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